Prologue : S5E11

Slider-1-De-Taalchirurg

Je me rappelle parfois d’un certain carnet relié de cuir que j’avais il y a de cela bien longtemps. J’y consignais une foule de pensées. Bien que la plupart du temps, j’y consignais mes pensées les plus instables. Ces idées noires qui nous forcent à prendre une pause tellement les ténèbres qui leur donnent naissance sont poignantes. Je me suis toujours surpris de la profondeur du gouffre dans lequel il m’était possible de m’enfoncer. Les rares pauses que je ne me sois jamais octroyées, je me les suis données à ces moments où le ciel m’a noyé dans sa froide emprise.

Depuis le temps, j’ai maintes fois retrouvé ce livret. D’une nature mélancolique, je n’ai jamais su me restreindre à ne pas relire ce que j’avais jadis consigné. J’imagine que je devais être curieux de voir si j’étais encore d’accord avec les opinions qui m’avaient autrefois fait vibrer. Relire les textes contenus dans ce carnet me permettait en quelque sorte de visionner à nouveau les scènes de mon existence. À mi-chemin entre sensations de la torsion d’un couteau dans ma chair et un intense sentiment se rapprochant de la sérénité, poser mes yeux sur ces confessions m’aura maintes fois permis de me remettre en mémoire ce qui a fait de moi ce que je suis devenu. Douloureux et apaisant, se retrouver dans le parcours d’encre d’un crayon à bille est une expérience que je ne cesserais jamais de vouloir vivre à nouveau.

Triste compulsion me diront certains. Extrême nécessité j’oserais rétorquer.

Car nous ne sommes que des machines qui oublient. Additionnant les années comme les enfants collectionnaient jadis les billes, nous nous spécialisons passivement dans l’art d’oublier. Quand j’étais encore jeune, j’en brûlais de fureur. Même si à ce jour, j’ai muselé ma colère, je suis encore bien amer de constater que nous semblons avoir une incapacité à être totalement la somme de nous-mêmes. Malgré la densité de notre sang, malgré la fantastique horreur qu’il s’avère que nous sommes tous, je n’ai plus espoir que ce défaut d’évolution se corrige un jour.

Je refuse donc toujours de jeter ce carnet. Je l’aime, il m’aime et j’aimerais toujours perdre mon regard dans les traces de ces larmes chaudes que j’ai versées sur ses pages abimés

Madame, je ne sais quoi dire de plus que vous ne sachiez déjà. Nous sommes au crépuscule de bien des choses. Vous vous rappelez surement que je vous avais mentionné mon affection profonde pour l’automne. Je suis bien attristée de vous avouer qu’avec l’arrivée désagréable de l’été, ce n’est pas le boléro des feuilles mortes qui me manque le plus. C’est l’hiver qui me manque. Cette saison possède ce mysticisme étonnant qui étouffe les bruits, accentue le silence et amplifie la beauté du paysage urbain. Il faut donner cela à l’hiver, c’est la seule chose qui rend Montréal moins hideuse. Je m’ennuie définitivement de l’hiver et alors que notre lutte tire à sa fin, je donnerais cher pour reculer de quelques mois. En plus de retrouver la neige, nous aurions assurément le loisir de faire autrement ce que nous regrettons tristement ce soir. Le cygne ne chante pas encore, mais les trompettes du couronnement sont déjà alignées. Cette mégapole qui nous sert de citadelle, cette pucelle endommagée qui se livre à nous la nuque dévoilée est déjà prête à prendre reine. Qui sait qui de notre faction ou celle de notre ennemie se sera montré la plus acharnée. Nous sommes au coude à coude plus que jamais. Alors que nous contrecarrons habilement, de part et d’autre, les manœuvres du bétail corporatif, nous ne pouvons ignorer que sans notre damnée opposante, nous n’aurions pas survécu. Peut-être aurions-nous pu fuir…

Nous le saurons bientôt.

Nous saurons bien assez vite qui règnera sur le domaine à partir de l’Obélisque noir. Nous saurons bien assez vite qui sera forcé de quitter. Avec la tournure qu’on prit les événements récents, il est plus que certain que l’exil de la perdante soit inévitable. La ville est trop divisée. Certains disent même que les leaders du Mouvement Prométhéen montréalais songent à renier la Convention Blackwood. Selon ce que j’en sais, les instances décisionnelles des autres cabales réagiraient à cette rumeur d’une manière très grave. Plusieurs éminences grises de part et d’autre observeraient la mégapole pour voir ce qu’il adviendra. C’est à se demander si le divorce n’aurait pas déjà été signé derrière des portes closes. De toute façon, si les Prométhéens quittent la Convention, il devra y avoir une annonce publique. Nous saurons ce qu’il en est vraiment une fois que seront tombés les masques.

Cette possible défection ne saurait arriver à un pire moment pour la stabilité du domaine. Surtout considérant que le Mouvement Prométhéen est la seule cabale qui a de l’influence dans les forces de l’ordre et dans les mouvements citoyens. Ils sont littéralement partout dans les rues. En un claquement de doigts, les Prométhéens pourraient décider de mettre à feu et à sang la mégapole. Je me demande tout particulièrement si les quatre autres cabales sont conscientes qu’elles s’acharnent à boxer une bombe sale… Une menace de plus dans le panier des animosités j’en suis consciente, mais malgré tout, n’avons-nous pas besoin de calmer le jeu ? Alors que les mégacorporations intensifient leurs opérations de purge, de plus en plus de zones sécuritaires pour notre espèce sont saccagées. Kyousei lance quasiment des liasses de billets dans les rues afin de financer notre éradication définitive et nous rêvons à demain au lieu de préparer la prochaine heure. Le Concillium et la Gouverneure Montcalm n’avaient que sept ronds de cuir à gérer et ils ont réussi à faillir à la tâche. Vous aurez malheureusement luttée pour rien très chère, j’en suis sincèrement navré. J’en serais encore capable, j’irais me saouler aux néons de la rue St-Catherine. Peut-être que cela me dépayserait encore comme avant et me ferait oublier un moment la gravité de la situation. L’exil semble soudainement plus aisé que l’éventuel fardeau de devoir reconquérir la mégapole.

Un sourire candide m’apparait au visage à l’idée de voyager à nouveau. Je n’avais jamais cru au fameux mythe de la « piqûre du voyage » avant d’être foudroyé par celle-ci. Depuis, j’ai toujours dû faire face à cette illusion de facilité qui, tel un mirage, se manifestait à l’horizon. Il ne me fut pas toujours aisé de demeurer lucide alors que l’adversité s’acharnait sur moi.

Il ne serait pas honnête, cependant, d’omettre de vous souligner un éclair de génie qui a récemment fendu les nuages nauséabonds couvrant l’horizon. J’ai été informé d’une initiative qu’auraient initiés plusieurs vampires de notre domaine. Initiative qui aurait pour but d’alléger le fardeau de notre existence face à l’inéluctable Protocole-18Z. La prétention de ces citoyens serait de faire en sorte de renouveler notre identité informatique perpétuellement d’une manière que je ne saurais vous vulgariser. S’ils devaient réussir, nous aurions un fardeau de moins sur les épaules et cela, à l’échelle du continent. Il est plus que probable qu’ils viennent demander notre aide, ce pour quoi je vous fais part de la nouvelle.

Vous serez d’autant plus rassurée madame d’apprendre les plus récentes nouvelles concernant l’ancienne Seraphim de la Tal’Mahe’Ra, Itsvanna Von Dragoman. Après le succès des plus récentes opérations contre le Council of Ashes, la félonne Tzimisce serait en cavale dans la zone tampon entre les murs de la mégapole et le Mur de Diligence. Sa destruction est éminente et suivant celle-ci, nous serons enfin débarrasser d’un problème qui nous déjà trop éprouvé.

Je compose donc ces dernières lignes en vous confirmant que les préparatifs que vous avez commandés ont été accomplis tel que demandé. Je peux vous affirmer avec confiance que peu importe la tournure des événements, nous saurons y faire face. Nous avons survécu aux deux dernières grandes purges de l’histoire. Nous survivrons aussi à celle-ci.

Bien à vous.

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